C’est à Marseille que tout a commencé. J’attendais mon cousin Swann à la Plaine. Nous étions en 2008, j'allais sur mes vingt-deux ans, et la vieille porte en bois sur laquelle je m’adossais était couverte de graffitis.
Ce mot, "cartouche", ouvrit une brèche dans mes pensées. Où entend-t-on un mot pour la première fois ? Et pour la première fois y distingue-t-on des sens complètement différents ? Me revenait en tête la voix criarde du doublage d'un dessin animé pédagogique japonais. Les personnages devisaient frénétiquement des mystères de la Pierre de Rosette et du déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion.
Les mots à double-fonds habitaient pour moi Marseille, où je passais la moitié de mes vacances scolaires. Par exemple, après avoir quitté leur Maroc dans les années 70, toute cette branche de ma famille s'était d'abord installée dans le quartier de Mazargues, à Château Sec, dans la résidence Les Collines. Puis, ils avaient en quelque sorte construit leur future maison sur ce mot, en altitude, pour voir venir de loin l'horizon.
noam assayag
TALISMACHINES
Combien des mains successives y avait-elles tracé leur nom de guerre, de rue, de plume ? Certains, écrits au marqueur, enjambaient les moulures, d'autres se tenaient sagement dans un cartouche ovale, tracé au tipex.
Ces voix habitaient les arrêtes en plastique d'une cassette VHS dont la bande était usée jusqu’à la moelle, dans le salon-télé de mes grands parents paternels, mélangées dans mon souvenir au léger grésillement des pylônes électriques qui dominaient leur maison, vraiment à flanc de colline, dans le 9ème arrondissement.
réminiscences de la résidence chez Alphabetville,
à la Friche
de la Belle de Mai,
Décembre 2024.
Comme j’attendais toujours Swann, et que j’avais le temps, j'ai commencé à recopier dans mon carnet certains des tags qui m'interpellaient aux alentours. Il y avait là BRUME, ALIEN, EGAR, KALP1, CLONE et, au-dessus de la mention d'un Centre Ville écrite au feutre noir, un mot étrange, BINAH, aux échos kabbalistiques, pouvant signifier "compréhension" en hébreu ou pointer vers un chef-lieu togolais.
Surgisseant de différentes époques, j’ai considéré ces mots pirates, redevenus de noms propres mots communs, comme ma pêche du jour. Je ne pouvais suspecter que cette première expérience de tagoscopie devait bientôt me pousser pour dix ans dans les bras de l’étymonstrologie.
Tout était là à foison, la ville et la toile qui se mêlaient.
Pour ne pas être pris dans trop de filets, il allait falloir travailler à se faire rétiaire.
Je commençais à constituer un drôle d'atlas, dont les entrées graffitées constituaient un livre d'heur et de hasards.
Non seulement il me semblait que j’avais pioché et composé une petite incantation dans la ville, mais qu’elle se recombinait au fil des heures, en y attachant d’autres mots, en les combinant entre eux, tout comme les rues elles-mêmes les recombinaient sans cesse en les remettant devant moi. Lexique d’un moment donné, de cette date, puisqu’ils seraient bientôt recouverts ou réinventés.
Tagoscopie :
relevé poétique des écrits sur les murs d'une place, d'une rue, d'un lieu donné.
Etymonstrologie : randonnée dans les définitions, les connotations, les associations, les citations et brusques apparitions du terme en question
Brumes sonores.
Années deux mil. Premiers liens sur premiers téléphones tactiles, défilant sous le pouce. Bleu wiki. Calepin proviendrait d''Ambroise Calepino. Auteur d'un dictionnaire polyglotte si populaire à la Renaissance qu'on y griffonnait constamment des mots et des notes. Nom propre et bien commun. Notre cahier avait emprunté son nom à un pavé itinérant. J'aurais un jour envie d'écrire un guide pour s'égarer.
Mais j'anticipe.
Ce Korus corpus, cet abécédaire existait sous forme de piles de photos, de fichiers html,
A comme AKA,
B comme BABEL,
M comme MERLIN,
P comme PIXEL
Je construisais à mon tour une maison de mots, de légos lexicaux entre trois ville, Paris, Toulouse et Marseille.
Puis Berlin, Bilbao et Bruxelles.
Et puis un jour, définitivement, Athènes.
Selon le médium, c'est là que certaines choses ont continué d'évoluer : si le passage sur un lien hypertexte transforme souvent le curseur de la souris, indique une action potentielle, pour un écran tactile, la zone sensible doit apparaitre comme une évidence, on y pense plus : un bouton, une couleur, une convention. Une condition
cinétique.
On apprend sur le tas (et parfois sur le tard) les modalités de l'écriture numérique.
À Bilbao, une amie me montre un système What You See Is What You Get, Hotglue — avec lequel je compose ces mots, après l'avoir adopté pour envoyer des lettres numériques, parfois labyrinthiques, quand les mèls m'ont toujours paru plutôt mornes. Positionner, redimensionner, faire se chevaucher, rendre cliquable, c'est là que le numérique rencontre le grammaire du collage.
J’ai retrouvé, utilisé et invoqué ces mots en bien des circonstances. Quand j'ai eu la chance, en 2009, de travailler en marge de la fine équipe qui organisait avec Bernard Stiegler les conférences de la Salle Triangle, nichée sous le parvis de la Piazza Beaubourg, je découvrais le vocabulaire des métadonnées, du web sémantique et de l'usage des hashtags dans les nouvelles figures de l'amateur.
Ma pratique de collecte commença à muter. Dans chaque ville, je me constituai un petit corpus qui me servait à « taguer » des souvenirs, des entrées de journal, des rencontres, des moments donnés — en les reliant à des lieux par lesquels j’étais passé. Dièses partout, jeux de cartes à brasser où nous nous nous donnerons rendez-vous.
Mettons que dans ce texte, les fourmis, infatigables investigatrices du réel seront toujours cliquables, elles seront nos antennes.
Que dire des brumes ?
écrire par bouchées. Le nombre réduit de caractères, du sms au tweet ayant emprunté quelque chose au verset, puis à mesure que les limites sautaient, à une caravane de paragraphes. lire à petites gorgées.
Que lire des brumes ?
Alors... Peut-on plonger dans un mot dans la ville ?
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